07 février 2007
Laurent Joffrin : "Lutter contre l'intolérance"
Quelles sont les raisons qui ont motivé Libération à soutenir Charlie Hebdo ?
- Avec Charlie Hebdo, nous avons les mêmes valeurs et les mêmes objectifs. Nous faisons tout ce qui est en notre possible pour lutter contre l'intolérance.
Par ailleurs, Libération a toujours soutenu les dessinateurs de presse.
Ce qui m'étonne, c'est que, dans le pays de Voltaire, aucun autre journal n'a agi en soutien de Charlie Hebdo.
Concrètement, comment les choses se sont déroulées ? Qui décidait ?
- Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, a contacté un journaliste de Libération pour demander si le journal pouvait marquer son soutien en publiant leur pétition. J'ai rappelé Val dimanche 4 février et, lundi, la pétition était dans nos pages. Lors de ce coup de téléphone, je lui ai proposé d'aller plus loin en lui "prêtant" Libé. Philippe Val a alors réuni "la bande". Il a pris mon bureau et a dirigé la conférence de rédaction. Je lui ai donné le titre de l'édition : Charlibération. Puis, tous les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo se sont mis au boulot à Libération en collaboration avec nos journalistes.
Si Charlie Hebdo est condamné, quelles actions de soutien prévoyez-vous ?
- Nous ferons tout ce que Charlie Hebdo nous demandera. Nous sommes prêts à faire le maximum.
Propos recueillis par Sovanny Chhun
(Nouvel Observateur le mercredi 7 février 2007)
Philippe Val : "C'est la liberté d'expression qui est mise en cause"
Comment appréhendez-vous le procès qui ouvre mercredi ?
- Je suis prêt. On ne peut pas préjuger, en bien ou en mal, de la façon dont va se passer le procès. Mais j'ai confiance dans nos arguments. La jurisprudence étant constante jusqu'à présent, j'ai confiance. Nous avons d'ailleurs beaucoup de soutiens. C'est une cause qui concerne toute la presse et a un retentissement mérité.
Souvent, les procès devant la 17ème chambre, concernent des affaires de plagiat, de diffamation, bref des transgressions. Là, c'est la liberté d'expression qui est mise en cause.
Pourquoi aviez-vous décidé de republier les caricatures du Jyllands Posten ?
- Lorsque Jacques Lefranc a été viré pour avoir publié les caricatures dans France Soir, nous avons décidé de réagir contre cette atteinte à la liberté d'expression en republiant ces caricatures, espérant que toute la presse allait suivre. C'était par solidarité, pour souligner que la loi est décidée au Parlement et nulle part ailleurs.
Quelles seraient les conséquences d'une condamnation de Charlie Hebdo ?
- Il ne faut pas confondre la critique d'une idéologie avec le racisme. Si Charlie était condamné, on ne pourrait plus travailler sur tous les sujets proscrits par les religions, par exemple la recherche génétique. La société serait bloquée par une jurisprudence qui permettrait de condamner la critique de la religion.
C'est pourquoi nous allons tout faire pour gagner en expliquant que nous n'allons à l'encontre d'aucun croyant tant que leur croyance est de l'ordre de l'intime. La religion ne doit pas venir influer dans la gestion du collectif. C'est quelque chose qu'il faut affirmer: parfois on ne passe pas. D'ailleurs, demain Laurent Joffrin m'a demandé, pour un jour, de prendre la direction de Libération pour expliquer tout cela.
Propos recueillis par Céline Lussato
(Nouvel Observateur lundi 5 février 2007)
Gérard Delfau : "Une tentative d'intimider les journalistes"
Vous êtes l'initiateur d'une pétition de soutien à l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, poursuivi pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Pourquoi une telle pétition ?
- Ce procès risque d'avoir des conséquences majeures pour la liberté d'expression, la liberté de la presse et, plus généralement, la place de la religion dans notre société laïque.
Je suis inquiet de voir dénié à un organe de presse le droit de parler librement sur un sujet qui touche à une religion. Aujourd'hui, il s'agit de l'islam. Mais tout récemment encore, une association de catholiques intégristes avait assigné en justice un publicitaire qui avait détourné le tableau de "La Cène", de Léonard de Vinci. Ils avaient perdu en Cassation.
Ce procès contre Charlie Hebdo est une tentative d'intimider, de censurer des journalistes sur les sujets qui touchent aux croyances, aux religions, à la libre pensée, bref à la liberté de conscience.
Je rappelle qui sont les trois parties qui poursuivent l'hebdomadaire, car c'est important: il y a la Ligue islamique mondiale, il y a l'UOIF et il y a aussi, ce qui est beaucoup plus inattendu, M. Dalil Boubaker, recteur de la mosquée de Paris (et président du Conseil français du culte musulman, NDLR), qui pourtant exprime traditionnellement l'islam modéré.
Les accusateurs évitent la mention d'un délit de blasphème. Ils reprennent à leur compte une formule empruntée à la loi de 1881, et qui dit que sera puni tout organe de presse auteur d'une injure publique à l'égard d'un groupe de personnes en raison de leur religion. Cela n'est pas acceptable. L'expression sur les religions est libre, ou alors il n'y a pas de liberté de la presse!
Au-delà, cette affaire porte atteinte au principe même de séparation des Eglises et de l'Etat. Je rappelle que, dans la loi de 1905, la liberté de conscience est assurée par la République, et que cette liberté de conscience comporte certes la liberté de religion, mais aussi la liberté d'être athée, agnostique, libre-penseur, et, par voie de conséquence, de s'exprimer de façon négative sur toute confession, toute croyance, toute Eglise.
Dalil Boubaker considère qu'il s'agit ici d'une incitation à la "haine raciale". La publication des caricatures ne relève-t-elle pas d'une provocation inutile, dans un contexte où les rapports entre les cultures est un sujet sensible ?
- D'abord, il n'est en aucun cas question de racisme. Il s'agit de libre expression sur la dérive d'un islam radical, dont les groupes terroristes s'emparent pour justifier leurs actes.
Deuxièmement, si nous cédions à cette intimidation -ce que beaucoup de musulmans laïcs nous demandent de ne surtout pas faire- nous interdirions à tous les progressistes qui se battent, à l'intérieur même de ces régimes théocratiques et dictatoriaux comme l'Iran, de lutter dans des conditions d'égalité. Nous les laisserions assujettis à une société où la religion se substitue à l'Etat pour imposer, par exemple, sa conception du statut de la femme.
Je respecte infiniment les croyants. Je dis simplement qu'ils ne peuvent pas imposer en quoi que ce soir une censure au débat public. Ou alors ce serait pour nous une formidable régression.
Les journaux français ayant publié des caricatures de Mahomet sont tout de même nombreux. Comment expliquer que seul Charlie Hebdo soit poursuivi ?
- Sans doute par une volonté d'intimidation. Chacun sait que Charlie Hebdo est un hebdomadaire satirique qui dérange. Il ne fait pas partie des grands journaux d'opinion généralistes et c'est sans doute pour cette raison qu'on s'attaque à lui.
C'est bien pour cela qu'il faut venir à sa rescousse. Je dis à la justice: attention! Si vous cédiez, les conséquences iraient bien au-delà de cette petite affaire. Car il ne s'agit ici que d'une affaire de presse mineure, mais dont la symbolique est d'une portée majeure.
Propos recueillis par Baptiste Legrand
(Nouvel Observateur le mardi 6 février 2007)


