gerard_delfauVous êtes l'initiateur d'une pétition de soutien à l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, poursuivi pour avoir publié des caricatures de Mahomet. Pourquoi une telle pétition ?

- Ce procès risque d'avoir des conséquences majeures pour la liberté d'expression, la liberté de la presse et, plus généralement, la place de la religion dans notre société laïque.

Je suis inquiet de voir dénié à un organe de presse le droit de parler librement sur un sujet qui touche à une religion. Aujourd'hui, il s'agit de l'islam. Mais tout récemment encore, une association de catholiques intégristes avait assigné en justice un publicitaire qui avait détourné le tableau de "La Cène", de Léonard de Vinci. Ils avaient perdu en Cassation.

Ce procès contre Charlie Hebdo est une tentative d'intimider, de censurer des journalistes sur les sujets qui touchent aux croyances, aux religions, à la libre pensée, bref à la liberté de conscience.

Je rappelle qui sont les trois parties qui poursuivent l'hebdomadaire, car c'est important: il y a la Ligue islamique mondiale, il y a l'UOIF et il y a aussi, ce qui est beaucoup plus inattendu, M. Dalil Boubaker, recteur de la mosquée de Paris (et président du Conseil français du culte musulman, NDLR), qui pourtant exprime traditionnellement l'islam modéré.

Les accusateurs évitent la mention d'un délit de blasphème. Ils reprennent à leur compte une formule empruntée à la loi de 1881, et qui dit que sera puni tout organe de presse auteur d'une injure publique à l'égard d'un groupe de personnes en raison de leur religion. Cela n'est pas acceptable. L'expression sur les religions est libre, ou alors il n'y a pas de liberté de la presse!

Au-delà, cette affaire porte atteinte au principe même de séparation des Eglises et de l'Etat. Je rappelle que, dans la loi de 1905, la liberté de conscience est assurée par la République, et que cette liberté de conscience comporte certes la liberté de religion, mais aussi la liberté d'être athée, agnostique, libre-penseur, et, par voie de conséquence, de s'exprimer de façon négative sur toute confession, toute croyance, toute Eglise.

Dalil Boubaker considère qu'il s'agit ici d'une incitation à la "haine raciale". La publication des caricatures ne relève-t-elle pas d'une provocation inutile, dans un contexte où les rapports entre les cultures est un sujet sensible ?

- D'abord, il n'est en aucun cas question de racisme. Il s'agit de libre expression sur la dérive d'un islam radical, dont les groupes terroristes s'emparent pour justifier leurs actes.

Deuxièmement, si nous cédions à cette intimidation -ce que beaucoup de musulmans laïcs nous demandent de ne surtout pas faire- nous interdirions à tous les progressistes qui se battent, à l'intérieur même de ces régimes théocratiques et dictatoriaux comme l'Iran, de lutter dans des conditions d'égalité. Nous les laisserions assujettis à une société où la religion se substitue à l'Etat pour imposer, par exemple, sa conception du statut de la femme.

Je respecte infiniment les croyants. Je dis simplement qu'ils ne peuvent pas imposer en quoi que ce soir une censure au débat public. Ou alors ce serait pour nous une formidable régression.

Les journaux français ayant publié des caricatures de Mahomet sont tout de même nombreux. Comment expliquer que seul Charlie Hebdo soit poursuivi ?

- Sans doute par une volonté d'intimidation. Chacun sait que Charlie Hebdo est un hebdomadaire satirique qui dérange. Il ne fait pas partie des grands journaux d'opinion généralistes et c'est sans doute pour cette raison qu'on s'attaque à lui.

C'est bien pour cela qu'il faut venir à sa rescousse. Je dis à la justice: attention! Si vous cédiez, les conséquences iraient bien au-delà de cette petite affaire. Car il ne s'agit ici que d'une affaire de presse mineure, mais dont la symbolique est d'une portée majeure.

Propos recueillis par Baptiste Legrand
(Nouvel Observateur le mardi 6 février 2007)