22 mars 2007
Relaxés !
Le tribunal correctionnel de Paris vient de relaxer Charlie Hebdo, poursuivi pour avoir publié des caricatures de Mahomet.
Jean-Claude Magendie, a estimé que les caricatures mises en cause par la Grande mosquée de Paris, la Ligue islamique mondiale et l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) ne constituaient pas une injure vis-à-vis de la communauté musulmane.
Les juges ont estimé que les caricatures relevaient de la liberté d'expression et ne s'en prenaient pas à l'islam mais aux intégristes.
Et si Charlie Hebdo était condamné ? (par Jeanne Favret-Saada)
Le 22 mars 2007, le Tribunal de Grande Instance de Paris rendra son verdict dans le procès intenté à Charlie Hebdo par la Grande Mosquée de Paris, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), et la Ligue islamique mondiale. L’hebdomadaire a été assigné pour « injures envers un groupe de personnes en raison de l’appartenance religieuse », autrement dit pour racisme anti-musulman. Sur les douze dessins danois que Charlie avait republiés le 8 février 2006, deux seulement sont incriminés, ceux qui évoquent le terrorisme islamique. Ainsi qu’une caricature de Cabu, qui a fait la une du journal français : titrée « Mahomet débordé par les intégristes », elle montre un prophète accablé, marmonnant « C’est dur d’être aimé par des cons… »
Normalement, le tribunal devrait prononcer la relaxe. D’abord, parce que la justice danoise a déjà rendu trois décisions à propos des dessins du Jyllands-Posten : ils n’insultent ni l’islam ni les musulmans. Ensuite, parce que la caricature de Cabu vise clairement les intégristes et non les musulmans. Enfin, parce que lors du procès de Charlie, le 8 février 2007, le ministère public lui-même a demandé la relaxe de l’hebdomadaire au nom de la liberté d’opinion.
Restent pourtant deux motifs d’inquiétude à l’approche du verdict. D’une part, le président du Tribunal, Jean-Claude Magendie, a tenu à juger lui-même l’affaire de Charlie : or il avait naguère condamné la société Marithé et François Girbaud pour avoir détourné la Cène de Léonard de Vinci à des fins commerciales. D’autre part, la Grande Mosquée de Paris (favorable à la laïcité française jusqu’il y a peu) figure parmi les plaignants avec deux associations notoirement islamistes, l’UOIF et la Ligue islamique mondiale — grand argentier de la propagande wahhabite. (Pourquoi ce dévoiement de la Grande Mosquée ? Six intellectuels et militants associatifs nés dans l’islam ont récemment écrit une lettre ouverte à son recteur, Dalil Boubaker, qui ne paraît pas leur avoir répondu. Cf. Libération du 28 février.)
Le 22 mars prochain, verrons-nous le président Magendie classer comme un délit « raciste » l’atteinte à la « sensibilité religieuse blessée » des plaignants ? S’interrogera-t-il sur leurs visées politiques, comme sur celles des imams danois dont les protestations ont déclenché l’affaire en 2005 ? Les considèrera-t-il comme les représentants légitimes de « communautés musulmanes » de France et du Danemark, et comme les porte-paroles d’une colère « populaire » ?
Ce serait faire une lecture absolument fautive des faits. D’une part, au Danemark, en France et, de façon plus générale en Europe, on n’a vu nulle part de foules de « musulmans à la sensibilité blessée », seulement quelques poignées d’activistes (sauf en Grande-Bretagne, où l’islamisme a pignon sur rue). D’autre part, les instigateurs musulmans du drame ont été, tous, des gens qui se déclaraient « modérés ».
En premier lieu, le petit groupe d’imams danois, issu du Moyen-Orient et lié aux Frères Musulmans d’Egypte, qui luttait depuis deux ans déjà pour être reconnu par l’Etat comme le leader naturel de la « communauté ». (Un reportage de Mohamed Sifaoui pour Envoyé spécial, en mars 2006, a toutefois montré que ces « modérés » verraient d’un bon œil l’assassinat de leurs adversaires politiques.)
Ensuite, des gouvernements de pays majoritairement musulmans et leurs organisations transnationales, qui ont soutenu la protestation de leurs coreligionnaires danois contre le Jyllands-Posten et le cabinet Rasmussen, et porté leur plainte devant les instances internationales. Or certains de ces Etats, à commencer par l’Egypte ou la Turquie, ont en principe des constitutions qui séparent la religion de la politique ; tous sont des alliés de l’Union Européenne (la Turquie souhaite même y adhérer). De même pour l’Organisation de la Conférence Islamique et pour la Ligue Arabe, qui ne cessent de négocier des accords internationaux dans le cadre de l’ONU et de l’UE.
Enfin, des religieux « modérés » ont joué un rôle essentiel : le cheikh Yussuf al Qaradawi, président du Conseil européen de la Fatwa, président de l’Union internationale des oulémas musulmans, et prédicateur à la TV Al-Jazira (il est aussi le maître à penser de notre UOIF) ; le cheikh Tantaoui de l’université Al Azhar, ou le mufti Ali Gomaa au Caire, que les jihadistes accusent de s’être vendus au despote égyptien.
Tous ces « modérés » ont donc estimé absolument normal d’organiser cette énorme explosion dans laquelle, après quatre mois d’efforts, ils ont réussi à jeter les foules des pays musulmans – lesquelles n’ont en général jamais vu les dessins et ont été abreuvées de fables insensées. Ils ont réussi à entraîner dans le mouvement des gouvernements en conflit avec l’Europe (l’Iran) et des groupes jihadistes (mais assez tard, et ils semblent s’être contentés de lancer des fatwas).
Supposons donc que le président du Tribunal d’instance, Jean-Claude Magendie, fasse droit à la demande de la Grande Mosquée de Paris, de l’UOIF, et de la Ligue islamique mondiale. Les trois caricatures incriminées seraient alors des faits de racisme anti-« musulman », et non des critiques de l’intégrisme ou du terrorisme musulman. Les plaignants — et donc, du même coup, les imams danois et la longue suite d’autorités « modérées » qui ont réussi à mettre sur pied cette crise mondiale – remporteraient une victoire de plus : prouver au monde que critiquer l’islamisme, c’est critiquer l’islam. Et que c’est un délit raciste.
FAVRET-SAADA Jeanne
Jeanne Favret-Saada est l’auteure de "Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins" (Février 2005, Les Prairies ordinaires).
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article5456
jeudi 22 mars 2007
Caricatures: relaxe pour "Charlie-Hebdo"
Le tribunal correctionnel de Paris a débouté jeudi les organisations musulmanes
qui poursuivaient "Charlie-Hebdo" pour "injure envers un groupe de personnes en
raison de sa religion" à la suite de la publication de caricatures de Mahomet en
février 2006. Une décision saluée par une salve d'applaudissements d'un public
acquis à la cause de l'hebdomadaire satirique.
"On est content pour nous et pour vous. On va pouvoir faire notre métier", a réagi Philippe Val, directeur de publication de "Charlie-Hebdo", à l'issue de ce jugement de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris.
"C'est une bonne nouvelle pour les musulmans laïcs et républicains. C'est une bonne nouvelle pour ceux qui croient à la liberté d'expression", a-t-il ajouté en estimant que si c'était à refaire, "Charlie-Hebdo" publierait à nouveaux ces caricatures.
Trois dessins du numéro spécial de ce journal consacré aux caricatures de Mahomet étaient poursuivis par deux composantes du Conseil français du culte musulman (CFCM), la Grande mosquée de Paris et l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), rejointes par la Ligue islamique mondiale.
Le dessin en "une", réalisé par Cabu, représente, sous le titre "Mahomet débordé par les intégristes", un prophète soupirant: "C'est dur d'être aimé par des cons"; le deuxième montre le prophète coiffé d'un turban sur lequel est inscrit le premier pilier de l'Islam ("Il n'y a qu'un seul dieu et Mahomet est son prophète") et d'où sort la mèche d'une bombe; le troisième montre Mahomet sur un nuage accueillant des terroristes en leur disant: "Arrêtez, arrêtez, nous n'avons plus de vierges". Ces deux derniers dessins avaient été initialement publiés par le quotidien danois "Jyllands-Posten".
Mes Francis Szpiner et Christophe Bigot, avocats de la Grande Mosquée de Paris, ont annoncé qu'ils ne feraient "vraisemblablement pas appel". En revanche, Lhaj Thami Breze, président de l'UOIF, a annoncé une volonté contraire. "La justice ne nous a pas satisfait", a-t-il dit.
Le tribunal a jugé que le dessin de Cabu ne visait "que les intégristes", ceux-ci ne pouvant "se confondre avec l'ensemble des musulmans". Idem pour celui du prophète accueillant les candidats au martyre. Si cette caricature "évoque clairement les attentats-suicides par certains musulmans", elle "n'assimile pas Islam et commissions d'actes de terrorisme".
Si le dernier dessin peut être considéré comme "choquant, voire blessant (...) pour la sensibilité des musulmans", le tribunal a considéré qu'il faut le replacer dans le contexte du numéro spécial édité par "Charlie-Hebdo". Cette caricature, loin d'offenser les musulmans, participe "du débat public d'intérêt général né au sujet des dérives des musulmans qui commettent des agissements criminels en se revendiquant de cette religion".
Philippe Val encourait six mois d'emprisonnement et 22.500 euros d'amende. Le ministère public avait requis sa relaxe.
Source : Le Nouvel Observateur du 22 mars 2007


