La gauche en ordre dispersé

Une faille est apparue entre antiracistes et défenseurs de la laïcité.

carolinefourest6Par Caroline ("CHARLIE HEBDO") FOUREST

Qu'y a-t-il de commun entre les affaires Rushdie, Redeker, et celle des caricatures ? Chacune répond à un contexte particulier, mais la nature des menaces et surtout les questions qu'elles posent en matière de liberté d'expression sont inchangées. Or, entre 1989 et 2007, la gauche ne réagit plus de la même manière à cette interpellation. Le 11 Septembre est passé par là, et chacun le lit ou l'interprète selon ses sensibilités, sa culture politique. Plutôt anticolonialiste ou plutôt antitotalitaire, plutôt nationale ou plus internationale, plutôt antiraciste ou plutôt laïque. Les uns, attachés à la libre critique des religions et à la laïcité, analysent ces attentats comme un signal : celui de la remontée de l'obscurantisme. D'où le sentiment de devoir y résister en réaffirmant le principe de laïcité et en appelant les démocrates à faire front. Problème, dans ce même camp, beaucoup sont légitimement inquiets du risque d'amalgame entre islam et terrorisme, quitte à interpréter la moindre critique de l'intégrisme musulman comme une attaque mettant de l'«huile sur le feu», voire comme un symptôme de l'«islamophobie» rampante. C'est le cas des dirigeants du Mrap et de la Ligue des droits de l'homme. Tout en affichant un soutien de principe aux victimes de menaces de mort, ils insistent sur le côté «nauséabond» de propos qu'ils jugent volontiers racistes. Au risque de mettre sur le même plan la menace représentée par les poseurs de bombes et celle incarnée par ceux qu'Olivier Roy, politologue spécialiste de l'islam, appelle les «chatouilleurs» de fatwa. En 1989, qui aurait osé appeler Rushdie un «chatouilleur» de fatwa ?

Fronde. La Ligue des droits de l'homme soutenait alors l'écrivain. En 2001, elle a poursuivi Michel Houellebecq en justice parce qu'il s'était dit «effondré» par la lecture du Coran, et qu'il avait jugé l'islam comme la «religion la plus con». Le Mrap, quant à lui, a failli se joindre à la plainte des organisations musulmanes contre Charlie Hebdo. Il a fallu la fronde d'une partie des militants régionaux de l'association, emmenés notamment par certains d'origine algérienne, pour que l'organisation recule. Cette semaine, trois militants de ce «Mrap alternatif» monteront à Paris pour soutenir Charlie Hebdo. Dominique Voynet et l'architecte Roland Castro ont, eux, signé l'appel à soutien.

A la fois antiraciste et anti-intégriste, Charlie Hebdo est dans le camp de ceux pour qui la republication de ces douze dessins est une évidence. Au nom de la libre critique des religions, et par solidarité avec les dessinateurs menacés. Mais cet élan n'a pas fait l'unanimité, comme au moment de l'affaire Rushdie. Daniel Leconte, l'un des premiers animateurs à avoir invité l'écrivain sur un plateau de télévision français, se souvient : «A l'époque, tout le monde voulait se montrer à ses côtés. Bourdieu et Derrida tenaient absolument à l'adouber pour faire paratonnerre face à la fatwa. Aujourd'hui, les bourdieusiens, on les cherche...» Une certaine gauche répugne à soutenir Charlie Hebdo sans réserve. A en croire un sondage TNS Sofres (1) publié demain dans le Pèlerin, 79 % des Français jugent «inacceptable» de se moquer publiquement d'une religion, une opinion largement approuvée par les 18-24 ans. Cette génération est l'une des plus antiracistes qui soit. Mais à quoi ressembleront à l'avenir ses principes et ses libertés si elle continue à confondre le fait de tourner en dérision une idéologie sacralisée avec de l'injure raciste ? La réponse dépend en grande partie de la gauche et du combat pour la clarification que permet le débat autour de ce procès.


Source Libération du 7 février 2007